02 - ÇA IRA (1) FIN DE LOUIS


Lieu du spectacle: Théâtre de la Criée - Marseille

  • Vendredi 15 Décembre 2017 - 19h
  • Samedi 16 décembre 2017 - 19h
  • Dimanche 17 décembre 2017 - 14h30
Durée du spectacle : 4h30 entracte compris
Nombre limité de places. Réservation réservée uniquement aux adhérents et aux abonnés ATP

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Ça ira (1) Fin de Louis                                                                                      Conception et mise en scène : Joël Pommerat


Le spectacle
Avec Ça ira (1) Fin de Louis, présenté la saison dernière à Nanterre-Amandiers,
l’auteur-metteur en scène Joël Pommerat donne à voir la politique et le théâtre
en train de se faire. Un théâtre profondément démocratique, intelligible à tous,
qui plonge le spectateur dans le bouillonnement idéologique révolutionnaire
et réinterroge les nécessités de l’engagement politique. Le spectacle s’inspire
des grandes lignes de l’histoire révolutionnaire, depuis la crise financière qui
conduit à la convocation des États généraux par Louis XVI jusqu’aux débuts de
la contre révolution en 1790-91.
L’équipe de création a beaucoup travaillé à partir de textes d’archives,
improvisant à partir de ceux-ci, avec l’appui de la dramaturge Marion Boudier
et de l’historien Guillaume Mazeau. Rompant radicalement avec le mythe
d’une histoire des héros, Joël Pommerat donne au passé la force du présent
en s’intéressant au processus collectif révolutionnaire, à la multiplicité de ses
acteurs et à son caractère improvisé. Transformant le plateau de Nanterre-
Amandiers en agora, les quatorze acteurs qui endossent plusieurs rôles,
proposent une histoire à hauteur d’homme et mettent la parole au centre de
l’action théâtrale.
Un spectacle qu’on peut voir et revoir sans jamais en épuiser la très riche
matière artistique et politique.

Entretien
Les personnages de Ça ira (1) Fin de Louis me font penser aux employés de
Ma chambre froide qui soudain doivent prendre en main la gestion de leur
entreprise… Comment situerais-tu Ça ira (1) par rapport à tes précédents
spectacles ?

D’une certaine manière, mais à des époques et à des échelles différentes, les
personnages de ces spectacles sont confrontés aux mêmes types de problème :
un contexte économique difficile, une réorganisation du pouvoir, différentes
idées de l’homme et de l’existence… Les idées et leur mise en oeuvre concrète,
les individualités et les intérêts collectifs entrent en tension. Pour continuer à
aborder ce point de rencontre entre la pensée, l’imagination et l’action, j’ai
cette fois choisi une matière historique. Ça ira (1) raconte cet apprentissage,
l’inventivité et les difficultés liés à la mise en place d’une organisation
démocratique.
Ça ira (1) Fin de Louis n’est donc pas un spectacle sur la Révolution.
La Révolution inspire la dynamique des événements et certains personnages,
mais il ne s’agit pas de reconstituer 1789. C’est un cadre qui sert à l’observation
de conflits humains, qui permet de montrer la lutte politique, l’engagement
de tous les membres de la société, l’effort et l’effervescence de ce moment
d’invention de la politique telle que nous la connaissons encore aujourd’hui.
Le motif principal du spectacle serait-il l’engagement ? Les motifs sont
nombreux et touchent à des questions à la fois concrètes et philosophiques :
l’engagement certes, mais aussi le courage, la violence, la justice, la
représentation en politique, la légitimité du pouvoir, la souveraineté populaire,
le peuple…
Qu’est-ce que vivre ensemble ? Quel rapport instaurer entre l’homme et la
société ? Comment s’organiser pour survivre, pour créer du commun, pour se
défendre, pour construire une société plus juste, etc. ?

Ce sont des questions qui traversent tout le spectacle, plutôt que des réponses.
Ça ira (1) met en scène des « camps » opposés, à la différence de mes spectacles
précédents qui se focalisaient sur un groupe et ses contradictions internes (Au
monde se passe dans une famille de dirigeants alors que Les Marchands inverse
la perspective en plongeant dans le récit d’une ouvrière par exemple).
Comment organiser cette conflictualité ?
Pour entrer dans la complexité humaine de ce moment politique, les
personnages incarnent une variété de positionnements dans différents
groupes : le roi et son entourage, les députés, les parisiens. Ils sont représentés
dans des lieux de débats, de réunion : la résidence royale et l’Assemblée à
Versailles, l’Hôtel de Ville et les assemblées de quartier à Paris. La conflictualité
est le moteur de l’intrigue. Elle existe à tous les niveaux, entre ces différents
groupes, entre les membres de chaque groupe et en chaque individu. Il y a des
lignes de fractures collectives et des nuances individuelles, des revirements, des
prises de conscience. On suit des trajectoires politiques, entre autres avec les
députés du tiers que l’on voit évoluer dans leurs convictions et comportements.
Le spectacle représente aussi des personnes moins politisées pour qui
l’engagement prend des formes diverses. L’engagement dans l’action politique
n’est pas que le résultat d’idées politiques. Et puis il y a les circonstances, la
réaction de chacun aux événements et à la violence notamment.
Les comédiens incarnent tous plusieurs individus, certains ont en charge
des personnages tout à fait opposés, avec des points de vue divergents ou
contradictoires. A travers la distribution, les acteurs changent de « camp »,
expérimentent différentes sensibilités, ce qui leur donne une connaissance
intime de la complexité et des nuances que le spectacle cherche à représenter.
Sans ce foisonnement, le risque est de simplifier, de reproduire des images
stéréotypées ou manichéennes ou de prendre trop vite parti. Pour sentir la
force du renversement révolutionnaire, il faut faire sentir ce à quoi il s’oppose,
sans préjugés, en cherchant les nuances, la sincérité de chaque position.
L’attitude du roi et de son entourage par exemple est au départ plus complexe
qu’un simple refus passéiste et dictatorial du changement.
On ne retrouve pas les grands héros de la Révolution dans ce spectacle :
l’écriture est chorale, mais il y a Louis, présent dès le titre. Est-ce le
personnage principal du spectacle selon toi ? Y en a-t-il d’autres ?

Louis est une énigme autour de laquelle gravitent tous les personnages
qui s’interrogent sur ses intentions, cherchent à les orienter ou simplement
à les interpréter. C’est le seul personnage historique nommé. Il est l’un
des fils conducteurs de la séquence historique représentée, depuis la crise
financière de 1787 jusqu’au printemps 1791 peu avant sa tentative de fuite.
Mais le héros de cette pièce, c’est l’imaginaire politique, les idées. Pour faire
vraiment réentendre ces discours, il me semble qu’il fallait se débarrasser
de la rhétorique et de l’apparence des révolutionnaires, retrouver une
certaine innocence du regard. Par exemple, à l’époque Robespierre n’est pas
Robespierre, mais Monsieur Dupont.
Comment raconter une histoire dont on connaît déjà la fin ?
L’idée de départ était de déployer l’histoire et ses acteurs sans préjugés,
sans grille de lecture psychologique. La Révolution Française est une
grande scène mythique de notre histoire contemporaine, avec son lot de
légendes et de héros, de bons et de méchants, d’interprétations plus ou
moins bien intentionnées véhiculées par notre imaginaire collectif. Pour
contourner ces légendes, les comédiens ont travaillé à partir d’archives
et de discours d’époque en privilégiant les idées par rapport au style et à
l’étude des caractères. J’ai vu des représentations théâtrales, télévisuelles
ou cinématographiques dans lesquelles on en venait plus ou moins à faire le
procès des idées au moyen de la psychologie, par exemple pour Robespierre,
Danton, Saint Just ou d’autres icônes. Dans Ça ira (1), les personnages ne sont
pas reconnaissables. Le spectateur est placé dans un état de découverte des
événements, comme s’il était lui-même contemporain de ce qui se déroule sous
ses yeux. Les personnages sont des anonymes dont il ne sait rien à l’avance.
L’écriture est portée par deux tentatives apparemment contradictoires :
présenter les événements tels qu’ils se sont passés en respectant les grandes
étapes du début de la Révolution, et les présenter comme s’ils se passaient
maintenant. Le spectacle invente en quelque sorte un nouveau temps : le
passé-présent. Pourquoi ?

On ne peut pas reconstituer le passé. Le passé n’existe plus. Il s’agit toujours
d’une fiction, pour l’historien comme pour l’écrivain ou le metteur en scène. Ça
ira (1) est une fiction vraie, c’est-à-dire une fiction que j’ai voulue la plus vraie
possible. Je cherche à rendre vie au passé, cela passe naturellement par des
entorses à l’histoire, par exemple le fait de représenter des femmes politiques.
Je ne prétends pas juger le passé avec nos yeux d’aujourd’hui, mais nous le
représentons nécessairement avec ce que nous sommes, avec nos identités
contemporaines, on ne peut pas masquer cette distance.
Au niveau de la temporalité du spectacle, nous sommes dans un temps
recréé. Il y a à la fois contraction du temps (plusieurs années en une scène) et
étirement. Le spectacle prend par exemple le temps de dérouler le « blocage »
des Etats généraux avant la déclaration de l’Assemblée nationale. A travers le
langage, les costumes, le son, etc., j’ai voulu représenter le passé au présent,
donner une sensation de temps présent face au passé. Je ne cherche pas à être
fidèle à une époque mais à des événements, à un processus. Si reconstitution
il y a, c’est au sens d’une recherche de concret, de vérité sensible pour faire
apparaître les événements historiques comme pour la première fois. Histoire
sensible qui ne figure pas dans les textes et qu’il faut bien prendre le risque de
chercher et d’incarner puisque nous sommes au théâtre.
Rendre le passé présent n’est pas tout à fait la même chose qu’actualiser, c’est
mettre le spectateur dans le temps présent de l’événement passé. Le spectacle
ne construit pas de clins d’oeil ou d’analogies avec l’époque actuelle, même
si je suis évidemment conscient des nombreux échos possibles entre hier et
aujourd’hui. Ça ira (1) n’est ni une reconstitution ni une actualisation, mais un
objet théâtral qui, comme toute création artistique, met en jeu une relation au
réel et de l’imaginaire, de la connaissance et de la fiction, les émotions et les
références de chacun de ses producteurs et récepteurs.
Son entre-deux temporel en fait pour moi une forme de réminiscence : c’est
une création mentale qui vient se superposer à la fois à un souvenir passé, à nos
représentations ou connaissances du passé, et à une expérience du présent, au
contexte politique dans lequel nous vivons.
Peut-on dire que Ça ira (1) est un spectacle politique ?
Faire de la salle entière le lieu du spectacle peut être reçu comme la volonté
de faire participer le public, de l’inciter à une prise de conscience, voire à
une prise de position politique. Ça ira (1) est un spectacle sur la politique
plutôt qu’une pièce politique si on entend par là militante. Je ne travaille pas
déconnecté du monde qui m’entoure. Je suis sensible à notre époque et je
réagis nécessairement à la crise des valeurs démocratiques en Europe, mais
je ne prétends pas tenir un discours sur ce contexte à travers ce spectacle.
Le dispositif du spectacle est immersif mais non participatif. Je n’aime pas
particulièrement être pris en otage au théâtre par des spectacles qui me
demandent de réagir ou qui prennent à parti frontalement leurs spectateurs.
Dans Ça ira (1) le public devient une partie de l’assemblée, c’est pour lui
donner à sentir l’énergie du débat, l’inconfort aussi des ces prises de paroles
parfois cacophoniques… Nous avons pensé la scénographie un peu comme
dans nos créations en cercle ou en bifrontal, mais nous n’avons rien aménagé
matériellement parlant. Nous avons juste décidé que la scène serait la salle de
spectacle dans son entier, gradin des spectateurs compris.
En conséquence, on peut dire que le spectateur est « sur » la scène et qu’il
côtoie bien évidemment les acteurs de très près. L’espace de la fiction et
l’espace des spectateurs fusionnent.
Penses-tu que le théâtre puisse être un lieu de débat démocratique ?
Le théâtre est un lieu de simulacre et d’expérience collective extraordinaire,
mais je ne pense pas qu’il soit potentiellement un lieu plus politique que
d’autres types de rassemblement d’individus. Il réunit des gens qui sont dans
une forme de connivence, qui peuvent se rassembler, se recueillir, se faire
plaisir, se chamailler entre eux. Mais ce n’est pas le lieu du débat politique.
Quand je fais un spectacle, même comme Ça ira (1), je ne considère pas que
je mène une action politique qui aurait pour projet de transformer la société.
Le théâtre aujourd’hui n’a aucun moyen de réaliser une chose pareille, du fait
même qu’il est fréquenté par une minorité de personnes. Je regrette qu’il ne
puisse pas interpeller plus largement la société. Mais il faut être lucide, prendre
la mesure de l’endroit où l’on est. J’essaie de faire le théâtre que j’aimerais voir
et que je suis capable de faire, un théâtre où la vie peut pénétrer.
Joël Pommerat, entretien avec Marion Boudier, septembre 2015.


Mise en scène : Joël Pommerat 
Avec : Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Eric Feldman, Philippe Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard
Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan Zamfir
Scénographie et lumières : Eric Soyer
Costumes et recherches visuelles : Isabelle Deffin
Perruques : Estelle Tolstoukine Habillage/Couture: Elise Leliard, Claire Lezer,
Lise Crétiaux et l’équipe de Nanterre-Amandiers Renfort perruques : Julie Poulain
Son : François Leymarie

Recherche musicale : Gilles Rico  Recherche sonore et spatialisation Grégoire Leymarie et Manuel Poletti (MusicUnit / Ircam)                                                           Dramaturgie : Marion Boudier         Collaboration artistique : Marie Piemontese, Philippe Carbonneaux                                       Conseiller historique : Guillaume Mazeau Assistant dramaturgie et documentation Guillaume Lambert                                               Assistants Forces vives : David Charier, Lucia Trotta                                                                   Assistante à la mise en scène : Lucia Trotta Renfort dramaturgie et documentation Marie Maucorps                                                 Renfort conseil historique : Aurore Chéry Direction technique : Emmanuel Abate         Construction décors : Ateliers de Nanterre-Amandiers                                                     Réalisation accessoires Jean-Pierre Costanziello, Mathieu Mironnet, Pierre-Yves Le Borgne Régie lumière Julien Chatenet ou Gwendal Malard Régie son Grégoire Leymarie ou Philippe Perrin.                                                       Régie plateau : Jean-Pierre Costanziello, Mathieu Mironnet, Pierre-Yves Le Borgne         Habilleuses  :Claire Lezer ou Siegrid Petit-Imbert, Lise Crétiaux                                             Bureau de production : Compagnie Louis Brouillard


Programmation du Théâtre de la Criée Marseille


Théâtre Antoine Vitez Aix-en-Provence

Reportage TF1 sur le spectacle

Interview de Joël Pommerat