05 - CHARLOTTE DELBO


Lieu de l'événement: 
Conservatoire Darius Milhaud

 13100 Aix-en-Provence

  • Vendredi 16 mars 2018 - 18h30 & 20h30
lecture de textes de Charlotte Delbo avec la participation des èlèves de la classe théâtre du conservatoire sous la direction d'Isabelle Lusignan 

  • Vendredi 16 mars 2018 - 19h
Charlotte Delbo et Louis Jouvet - correspondance

Conférence de Claude Alice Peyrottes 

Entrée libre :

 Il est prudent de réserver  par mail :

atpaixenprovence@wanadoo.fr


Charlotte Delbo



Aînée des quatre enfants d'une famille d'immigrés italiens, Charlotte Delbo est la fille d'un chef monteur-riveteur.
Elle adhère en 1932 aux Jeunesses communistes puis en 1936 à l'Union des jeunes filles de France fondée par Danielle Casanova. Elle est scolarisée jusqu'à l'âge de seize ans. Si elle n'a jamais obtenu le baccalauréat, elle étudie la philosophie avec Henri Lefebvre de 1930 à 1934 et suit des cours dans le cadre de l'Université ouvrière. Elle suit notamment les cours d'économie politique dispensés par Jacques Solomon et les cours de philosophie de Georges Politzer. C'est à l'Université ouvrière qu'elle rencontre en 19347 son futur mari, le militant communiste Georges Dudach (qui, formé à Moscou, deviendra un « véritable agent » communiste), qu'elle épouse en 1936.
Ayant une formation de secrétaire (sténo-dactylo bilingue en anglais), Charlotte Delbo commence à écrire en 1937 pour le journal communiste Les Cahiers de la jeunesse9. La même année, elle y réalise une interview de Louis Jouvet, et, comme elle l'a prise en sténo puis retranscrite au mot près, il décide de l'en faire sa secrétaire. Elle a notamment la charge de transcrire ses cours aux étudiants du conservatoire. (Cf  Louis Jouvet "Molière et la Comédie classique" - Brigitte Jaque en a tiré son spectacle "Elvire Jouvet 40" - et "Tragédie classique et théâtre du XIXe siècle" - NRF Gallimard).


Pendant l'Occupation, après avoir hésité, elle part avec Louis Jouvet et la troupe de l'Athénée en Amérique du Sud en mai 1941 pour une tournée sous l'égide du gouvernement de Vichy5. Alors qu'elle se trouve à Buenos-Aires en septembre 1941, elle apprend, que Jacques Woog, un jeune architecte de ses amis, (arrêté en avril 1941 chez lui en possession de tracts contre les nazis) a été guillotiné. Il ne risquait pas la peine de mort au moment de son arrestation, mais il a été condamné à mort par le tribunal spécial créé en août 1941 par Philippe Pétain pour juger des "terroristes". Malgré l'insistance de Louis Jouvet qui fait tout pour la persuader de rester, elle décide de rejoindre son mari en France et d'entrer dans la Résistance clandestine. Elle revient donc à Paris le 15 novembre 1941.

Georges Dudach est notamment chargé d'entretenir les liens avec Louis Aragon, réfugié en zone libre. Avec Charlotte Delbo, ils font partie du « groupe Politzer », chargé de la publication des Lettres françaises dont Jacques Decour est rédacteur en chef. Charlotte Delbo est chargée de l'écoute de Radio Londres et de Radio Moscou qu'elle prend en sténo ainsi que de la dactylographie des tracts et revues.
Charlotte Delbo et son mari sont arrêtés le 2 mars 1942 au 93 rue de la Faisanderie (16e arrondissement de Paris) par les Brigades spéciales, lors de la série d'arrestations qui visent le mouvement intellectuel clandestin du Parti Communiste Français. Le couple ne sortait jamais en même temps et les Brigades spéciales ne s'attendent pas à trouver aussi son épouse. Lors de leur arrestation, Pierre Villon, qui se trouvait avec eux, réussit à s'échapper par la fenêtre de la salle de bain avant que les hommes des Brigades spéciales ne s'aperçoivent de sa présence. Dans la même série de rafles sont aussi pris Maï et Georges Politzer, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Jacques Decour ou Jacques Solomon et Hélène Solomon-Langevin.

Les hommes du groupe subissent des tortures. Les femmes sont « relativement épargnées » jusqu'au 29 avril 1942 où elles sont remises à la Gestapo et fichées Nuit et brouillard.
Georges Dudach est fusillé au fort du Mont-Valérien le 23 mai 1942, à l'âge de 28 ans.
D’abord incarcérée à la prison de la Santé, à Paris, Charlotte Delbo est transférée au fort de Romainville pendant un an. C'est là qu'elle rencontre certaines des femmes avec qui elle sera déportée et qui seront ses compagnes à Auschwitz, notamment Vittoria Daubeuf, la fille de Pietro Nenni, et Yvonne Picard. Elle passe par le camp de Compiègne pour être immédiatement déportée, par le convoi du 24 janvier 1943  un convoi de 230 femmes qui viennent de toute la France et sont issues de différentes classes sociales. Il s'agit du seul convoi de déportées politiques françaises envoyé à Auschwitz. Beaucoup d'entre elles sont communistes et se trouvent aussi dans ce convoi Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova et s'ajoutent à ces détenues politiques quelques « droit commun » et quelques erreurs judiciaires. Le train arrive le 27 janvier 1943 à Auschwitz-Birkenau. Les femmes entrent dans le camp en chantant La Marseillaise. Elles portent au camp l'uniforme rayé et le triangle rouge qui est la marque des prisonniers politiques.
Elle sera l’une des 49 femmes rescapées de ce convoi et portera, le reste de sa vie, le numéro 31661 tatoué sur le bras. Cette proportion de rescapées plus importante que dans d'autres convois peut s'expliquer par les incohérences de la politique d'Auschwitz5, par le fait que des personnalités connues s'y trouvaient et qu'il aurait pu être gênant de les tuer toutes, mais aussi par la forte solidarité qui s'est développée dans ce groupe de femmes et parce qu'étant en majorité des résistantes, elles avaient parfois été formées à combattre et s'étaient déjà confrontées à l'idée de risquer de mourir pour leurs idées.

Charlotte Delbo estime qu'elle a survécu en particulier grâce aux poèmes qu'elle passe beaucoup de temps à chercher à se remémorer par un important effort de mémoire (elle arrivera à en « reconstituer » ) et les textes de théâtre qu'elle est capable de se rappeler (notamment Le Misanthrope et Ondine) ainsi que par les souvenirs de sa vie d'avant et le dialogue avec les autres déportées. Elle déclarera en 1974 que, malgré l'aspect horrible du camp de concentration dont « aucun animal ne serait revenu », elle considère qu'elle a « appris là [...] quelque chose qui n'a pas de prix » : le courage, la bonté, la générosité, la solidarité et que cela lui a donné une « très grande confiance dans son semblable. »
Elle et ses compagnes de déportation ont l'obsession qu'au moins l'une d'elles revienne afin de témoigner de ce qui leur est arrivé. C'est donc pendant sa déportation qu'elle décide que, si elle survit, elle écrira un livre pour témoigner de ce que ces femmes ont vécu, dont elle choisit déjà le titre : Aucun de nous ne reviendra, d'après un vers de Guillaume Apollinaire. Selon elle, ce vers correspond exactement à ce qu'elle a éprouvé, et, sans doute, à ce que chacun a éprouvé, en arrivant au camp. Elle a déclaré qu'elle prévoyait déjà, à cette époque, de ne le publier qu'après une vingtaine d'années car elle souhaitait que ce ne soit pas simplement un témoignage mais bien une « œuvre » et que pour ce faire il faudrait qu'elle le revoie vingt ans après l'avoir écrit. En outre elle se doute qu'après la guerre, les privations qu'aura connues la population française feront qu'elle sera centrée sur elle-même sans pouvoir s'intéresser au malheur « lointain » de ces déportées, et qu'elles seront « dans la situation de celui qui, mourant d'un cancer, essaye d'attirer l'attention de celui qui a une rage de dent ».
Elle est envoyée à Ravensbrück parmi un petit groupe de huit, le 7 janvier 1944. Elle réussit à y organiser des représentations de pièces de théâtre dont elle reconstitue le texte de mémoire.
Libérée par la Croix-Rouge le 23 avril 1945, elle est rapatriée en France le 23 juin 1945 en passant par la Suède. Elle sera homologuée adjudant-chef dans la R.I.F7.
Elle apprend à son retour la mort de son plus jeune frère, F.F.I., lors du passage du Rhin le 9 avril 1945. Elle reprend son travail auprès de Louis Jouvet dont les représentations recommencent à Paris fin décembre 19451. Elle souffre de dépression et d'idée suicidaires pendant quelques mois. En 1946 elle est hospitalisée en Suisse pour soigner aussi bien ses problèmes de santé (notamment cardiaques) que sa dépression. Elle commence à rédiger Aucun de nous ne reviendra, d'une traite assez rapide et sans plan, environ six mois après son retour, dès qu'elle est en meilleure santé, sur un cahier à spirale. Elle range le manuscrit remis au net et l'emportera pendant des années avec elle dans tous les voyages qu'elle fait.
Elle cesse de collaborer avec Jouvet en avril 1947. Elle travaille ensuite pour l’ONU à Genève comme secrétaire des communications permanentes puis, à partir de 1961, au CNRS, avec le philosophe Henri Lefebvre qui avait travaillé avec Georges Politzer avant guerre.
Elle fait un séjour dans une maison de repos en Suisse et commence à écrire des récits et des poèmes sur sa déportation qu'elle vend à des journaux genevois.
Sa personnalité après la guerre se caractérise par un « bonheur de vivre » et un caractère épicurien, comme si, après avoir frôlé la mort, elle jouissait pleinement du reste de sa vie et souhaitait profiter « du moindre moment ». Elle est très gaie et est connue pour son goût pour le champagne.
Durant la Guerre d'Algérie, elle se situe clairement dans l'opposition à cette guerre, la dénonciation de la torture et le soutien aux insoumis et « porteurs de valises » du réseau Jeanson. Elle publie une série de correspondances sur ce thème dans Les Belles lettres aux éditions de minuit (1961). « Alors qu'auparavant, l'indignation explosait en manifestations et en actions collectives..., elle n'a plus aujourd'hui le moyen de s'exprimer... Il n'y a plus de vie politique... Privé d'autres moyens d'agir on écrit des lettres. »
Vingt ans après l'avoir écrit, elle propose à un éditeur le manuscrit d'Aucun de nous ne reviendra. Le livre est publié en 1965. Selon son ami le critique littéraire François Bott, il semble qu'elle ait réagi à l'idée d'Adorno selon laquelle aucune poésie ne serait possible après Auschwitz, en disant que si la poésie ne sert précisément pas à faire ressentir Auschwitz, celle-ci était alors inutile.
Elle estime qu'après ce qu'elle a vécu à Auschwitz, « elle ne risqu[e] rien » et n'a pas peur de prendre des engagements qui peuvent faire scandale : le suicide de membres de la Bande à Baader dans les années 1970 (et la polémique qui s'ensuit, des militants considérant que ces terroristes avaient en fait été assassinés) la choque au point qu'elle n'hésite pas à écrire une tribune dans Le Monde pour soutenir la Bande à Baader en déclarant que si des terroristes avaient réussi à tuer Adolf Hitler et Benito Mussolini lors d'une de leurs rencontres, elle n'aurait pas été déportée.
Elle n'a pas eu d'enfant et n'aurait jamais souhaité en avoir.
Elle meurt d'un cancer du poumon en 1985. Ses derniers mots, adressés à sa meilleure amie sont « Tu leur diras, toi, que j’ai eu une belle vie. »



Louis Jouvet


Jules Eugène Louis Jouvet, est né en Bretagne le 24 décembre 1887. Orphelin de père à 14 ans, il part vivre avec sa mère chez son oncle qui est apothicaire à Rethel dans les Ardennes. Élève studieux et docile, sa famille l'oblige à entreprendre des études pour devenir pharmacien. À partir de 1904, il étudie à la faculté de Paris, mais passe tout son temps libre dans les théâtres amateurs de l'époque. En parallèle, il se présente au concours d'entrée du Conservatoire d'Art dramatique de Paris, où il sera recalé trois fois (comme Bernard Blier).
En 1912, son diplôme de pharmacien en poche, Louis Jouvet se marie avec Else Collin, avec laquelle il aura trois enfants. À cette époque il court les cachets et fera ainsi une courte apparition dans un film aux côtés de Harry Baur.
En 1913, il est engagé avec son ami Charles Dullin par Jacques Copeau directeur du Théâtre du Vieux-Colombier. C'est un véritable tournant dans sa carrière : il y est régisseur, décorateur, assistant et enfin comédien. Il masque alors son bégaiement par une diction syncopée qui le rendra célèbre par la suite.
En 1914, la Première Guerre mondiale éclate, Louis Jouvet est mobilisé comme ambulancier, puis comme médecin auxiliaire. Démobilisé en 1917, il retrouve la troupe du Vieux Colombier.
En 1922, il rompt avec Jacques Copeau. Commence alors sa carrière de metteur en scène, il installe sa propre troupe au théâtre des Champs-Élysées où il remporte l'année suivante son premier grand succès avec Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romains, qu'il jouera 1500 fois. En 1928, il rencontre Jean giraudoux dont il crée plusieurs pièces. 
À partir de 1935, il dirige le théâtre de l'Athénée où il donne la première de La guerre de Troie n'aura pas lieu (1935), d'Ondine (1939).
Gaston Baty, Charles Dullin et Georges Pitoëff et lui fondent le 6 juillet 1927 une association d'entraide, « Cartel des Quatre », qui durera jusqu'en 1940. L'objectif : faire en sorte que le théâtre crée une poésie qui lui soit propre, et faire jouer des auteurs contemporains.
On lui propose la direction de la Comédie-Française, qu'il refuse car il est trop occupé par celle de son propre théâtre. 
À l'Athénée, il triomphe avec des œuvres de Molière, celles écrites par son ami Jean giraudoux, et diverses autres issues du répertoire classique. Il assume de juin 1940 à juin 1941 le contrôle des grands théâtres nationaux, puis part en tournée avec sa troupe en Amérique latine, accompagné pendant un temps par Charlotte Delbo. Durant cette période d'exil il crée notamment L'Apollon de Bellac (1942) à Rio de Janeiro. Il ne reviendra en France qu'à la fin de 1944 et reprendra la direction du théâtre de l’Athénée qui depuis lui a accolé son nom. Là il crée La Folle de Chaillot (1945). Le 30 juillet 1950, il reçoit la Légion d'honneur. Il aide également les nouvelles figures du théâtre, André Barsacq, Jean-Louis Barrault et Jean Vilar notamment, et met en scène Le Diable et le Bon Dieu, pièce écrite par Jean-Paul Sartre en 1951 au Théâtre Antoine à Paris
Malade du cœur, il décède des suites d'un infarctus dans son théâtre alors qu'il dirigeait une répétition de la pièce La Puissance et la Gloire, d'après Graham Greene.

L'Esprit du Théâtre

Les lectures et la conférence sur Louis Jouvet et Charlotte Delbo entrent dans le cycle 'Esprit du Théâtre" des ATP

Emission de France Culture du 21/12/2013 (1h)